Ouvrages ...

Stéphane Auvray-Nauroy Édith

chant d'amour

À chaque entrée en scène, Édith Piaf se signait et embrassait la petite croix dorée toujours pendue à son cou. Ce geste rituel n’était pas sans importance ou de simple superstition, elle y croyait très fort. Je crois en Dieu, disait-elle, je crois en les hommes, je crois en l’être humain, je crois en l’amitié, je crois en l’amour, je crois à tout. Je crois, tout simplement.
1918, Édith a trois ans. Abandonnée par sa mère, elle vit chez sa grand-mère paternelle Louise Léontine, tenancière d’une maison de passe à Bernay, sous-préfecture de l’Eure. L’environnement est croyant, placé sous la protection de la Vierge et de sainte Thérèse de Lisieux. Soudain Édith perd la vue, victime d’une inflammation de la cornée. La grand-mère emmène alors l’enfant prier et implorer Thérèse ; il paraît que la sainte vient de guérir une gamine atteinte de la même maladie. On fait le pèlerinage à Lisieux, on met chaque soir de la terre sur un bandeau qu’on place sur les yeux de la petite, on prie, on prie encore, et voilà qu’au bout de sept jours Édith voit, voit à nouveau : miracle ! L’événement est extraordinaire à plusieurs égards. D’un milieu pauvre et marginal, se sentant mal aimée, ne connaissant pas sa mère, Édith se sent soudainement aimée du ciel, reconnue, choisie peut-être, elle existe ! Dès lors la sainte de Lisieux, la petite Thérèse comme elle l’appelait, sera toujours là, chaque jour, comme à chaque entrée en scène.
Il est difficile aujourd’hui de se rendre compte de qui fut Édith Piaf, ce qu’elle fut, ce qu’elle représenta. Il nous reste la voix enregistrée, des photos, quelques vidéos, les chansons bien sûr, la musique, la petite robe noire… mais sur scène, c’était encore autre chose. Sur scène, sa présence était paraît-il de l’ordre du phénomène et du prodige. Ce qu’elle projetait et incarnait, à travers sa voix, son charisme et sa foi, elle le projetait tellement fort que les spectateurs étaient comme tétanisés, saisis, touchés au plus intime. Ils rencontraient quelqu’un qui les connaissait très bien, et qu’ils connaissaient eux aussi, profondément, immédiatement. Piaf chantait comme on prie, comme on célèbre.
Le génie spirituel de Thérèse fut découvert après sa mort dans ses écrits parus sous le titre Histoire d’une âme. Comme Piaf, Thérèse a connu le manque d’amour maternel, les tentations, le chemin de croix de la maladie, et une dernière épreuve, dont elle parle très bien, la nuit de la foi. Cette nuit de la foi est une expérience paradoxale pour les croyants car c’est au plus fort de leur foi justement qu’ils se mettent à vivre et découvrent l’absence de Dieu, rejoignant par là même tous les pécheurs : l’humanité tout entière. Certains appelleront cela dépression, ou crise de lucidité, on fait et on pense ce qu’on peut, comme on peut… Beaucoup de grands mystiques (et je crois beaucoup de grands artistes) ont vécu cette douloureuse épreuve du doute. Citons Jean de la Croix, Simone Weil, Marie Noël, Etty Hillesum, mère Teresa, Thérèse de Lisieux… C’est la perte de toute image de Dieu, de toute représentation divine rassurante, consolante. C’est la ténèbre qui s’instaure. Le croyant rencontre brutalement l’athéisme, et doit le supporter, jusque dans l’agonie parfois. La nuit de la foi casse toutes idées de Dieu, aussi belles soient-elles. C’est l’expérience d’un certain silence, de l’aporie et d’une pauvreté spirituelle radicale. Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens, écrivait Thérèse, mais hélas, je crois que c’est impossible. Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l’obscurité.
De ce sombre tunnel, Piaf en savait quelque chose. Et Stéphane Auvray-Nauroy aussi, je crois. Chacun a sa manière, bien entendu… Ce qu’on peut en dire ? Rien, si l’on est pas trop bête. Pas grand-chose. Ou bien on écrit Édith, pour le dire sans le dire. Sans le dire car le dire serait déjà rater, poser, truquer, se tromper. Ce n’est pas parce qu’on écrit peu qu’on écrit le manque. Ce n’est pas parce qu’on n’écrit rien qu’on écrit le silence. Ce n’est pas parce qu’on écrit le malheur qu’on écrit la douleur. De même, ce n’est pas pour devenir écrivain, je crois, que Stéphane Auvray-Nauroy a écrit Édith, c’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour.
Édith est un drôle de chant dans lequel le manque apparaît comme aussi essentiel que le riche, le plein ou le comblé. Et paradoxalement, c’est au cœur de ce manque ou de cette absence que va justement se révéler le caractère infini de l’amour, beaucoup plus que dans la plupart des discours apologétiques.
Les mots d’Édith, ceux pour le dire et ceux pour la dire, sont contemporains d’une parole intérieure qui se comprend elle-même au-delà de ce qu’elle énonce. D’où l’impression de classique instantané. Ce sont des mots hors du temps, notes brèves laissées en haut des pages nues, mots comme des repères pour se tenir ou des stations pour s’arrêter ; ils sont respirations à mesure que la méditation réfléchit l’émotion, la pudeur, le temps, l’admiration… 
Car Édith est aussi un immense exercice d’admiration. Une fois précisé qu’ici, admirer, c’est pas être fan, c’est regarder verticalement vers des étoiles, c’est reconnaître et suivre des étoiles élues afin qu’elles viennent simplifier ce qui pourrait devenir trop complexe ou trop violent. Quand la mémoire devient infernale, ou que la nuit tangue dangereusement, les étoiles demeurent, belles et intelligentes, expressions pures.
Édith peut aussi se lire comme une leçon de théâtre sublimée, une sorte de leçon inaugurale pour des acteurs, des spectateurs et le théâtre lui-même, et il y va de l’art de l’expression aux mystères du langage, jusqu’aux liens si particuliers entre la parole et le corps. Édith sait tout cela, je veux dire le texte, il sait tant de choses, mais il n’en sait pas trop, et ce, magnifiquement. Comme l’écrit Beckett dans Cap au Pire : « Pénombre obscure source pas su. Savoir le minimum. Ne rien savoir non. Serait trop beau. Tout au plus le minime minimum. L’imminimisable minime minimum. »
Édith fut publié en 2007 sous le titre Le chant d’amour le plus violent que je connaisse, chez Séguier Éditeur dans la collection Archimbaud, rendons à César ce qui est à César. Le livre est aujourd’hui épuisé, et cette collection arrêtée, c’est pour que ce texte puisse encore vivre et circuler que j’ai proposé à Stéphane Auvray-Nauroy de le publier, dans une version relue et augmentée. En annexe ou post-scriptum, deux lettres inédites : la première de Marguerite Duras, la seconde de Christiane Blot-Labarrère.
Dès que nous avons quelque chose à nous dire vraiment, il semble que nous soyons obligés de nous taire. Il y aurait comme un silence originel, un silence d’avant le silence, au cœur du silence lui-même, et c’est de là que viennent et proviennent tous les chants profonds, qu’ils soient d’Édith, de Marguerite, de Claude ou d’Isabelle. Édith Piaf, Marguerite Duras, Claude Degliame, Isabelle Adjani. Et de Stéphane Auvray-Nauroy, celui qui écrit pour rejoindre avec nous, en silence, cet amour qui manque à tout amour.

Olivier Steiner

]——————————[

C’est quoi, dire ? Comment c’est ? Ce n’est pas parler intelligemment. C’est peut-être cette capacité à mettre en sons nos pulsions organiques, nos sensations, celles qui fécondent notre pensée, nos fantasmes enfouis impossibles à énoncer mais que l’on peut faire entendre dans le tremblement de nos voix, dans l’éructation de nos cris, dans la violente douceur de nos murmures. Comme chez Racine, comme chez Duras, comme chez Piaf, Édith.

• • •

Commander [sur le site] [en librairie]

Stéphane Auvray-Nauroy

N
é en 1965, comédien, metteur en scène, auteur, professeur d’art dramatique et directeur d’une école de théâtre qu’il a fondé, l’École Auvray-Nauroy à Saint-Denis.


de Stéphane Auvray-Nauroy
Édité par Labyrinthes, 2025
Collection : Misfits
Acheter »
Ouvrages ...