Christian Merlhiot Renard

Japon

Comment le dire

On ne peut pas dire que ça sonne faux, d’une certaine façon ça sonne même étonnamment juste, mais quand même, n’y a-t-il pas « quelque chose » ? N’est-elle pas légèrement dissonante, pas comme il faut, atonale ou à côté, dodécaphonique, en retard ou en avance, l’écriture de Christian Merlhiot ? Comment le dire ? C’est justement ce « comment le dire » qui m’a arrêté quand j’ai lu le manuscrit la première fois. Quelque chose m’a ralenti et intrigué, quelque chose m’a dérouté, et ce quelque chose m’a plu finalement. Mais c’était quoi, qu’est-ce qui m’a plu et c’est quoi ce texte ? Où se trouve-t-on ? Où va-t-on si l’on va quelque part ? Ça vient d’où ? Ça raconte quoi et à qui, pourquoi ? Il était une fois une rencontre ? Oui, bien sûr. Mais il y a aussi autre chose. Comment le dire ? Être là. Car il faut bien être quelque part, n’est-ce pas ? Être là, complètement là, je le dirais comme ça. C’est tout ? Pas tout à fait. Quoi encore ? L’attention. Je dirais que Renard m’a rendu un peu plus attentif pendant sa lecture. De même que la présence, c’est pas rien l’attention ! Dans une lettre au poète Joë Bousquet, Simone Weil écrivait : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les êtres et les choses existent. C’est en somme le sujet de l’histoire du Graal. »
Au commencement, l’ascension d’une montagne. C’est le Japon et tout n’est que couleurs, formes, angles de vue, matières, matériaux. Le foyer comme la maison, comme le monde, apparaissent faits de cercles, de lignes, d’ellipses, de traces, de profondeurs. C’est précis comme un plan d’architecte, mais tout est nimbé d’un étrange et troublant sfumato. Une sorte d’impressionnisme matérialiste. On tourne autour d’une grande montagne, et chaque phrase est amoncellement de mots, éboulis, pentes, crevasses, sentiers. Puis soudain c’est une autre montagne, c’est le sud de la France sous un autre temps, ni la lumière ni la vie n’auront plus rien à voir. Nous voilà dans le présent du récit, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était, et un personnage va finir par se détacher, sortir du cadre, son visage se dessine, il s’appellera Renard. C’est donc l’histoire de Renard, la vie du côté de Renard ? « Je me prends à observer longuement la montagne, assidûment, obstinément, comme si elle seule pouvait me ramener dans l’autre ville et rouvrir les portes du monde d’avant. », écrit Christian Merlhiot. Le monde d’avant. Avant quoi ? La catastrophe ? Oui, une catastrophe silencieuse et invisible a eu lieu à l’échelle microscopique. Il s’est passé quelque chose d’immense, comme un glissement de terrain mondial, c’est l’histoire d’un tout petit virus qui aura mis le monde à genoux, du mont Fuji à la montagne Sainte-Victoire. Est-ce possible ? C’est pas possible. Christian Merlhiot n’en parlera pas car il fait mieux, il écrit après, et avant.
C’est un texte, c’est un livre, c’est un film aussi bien – je le vois, je l’ai vu. Au début, de longs plans détaillent l’intérieur d’une habitation, une maison comme un chez-soi réel et idéal, mouvant, aux murs coulissants sur lesquels changent les lumières du monde. On dit qu’Ulysse ne voulait pas rentrer chez lui. Mais on peut voir Ulysse comme celui qui ne cesse de revenir chez lui au contraire. La maison ici dit le souci de vivre, elle est le lieu de l’attention accordée au fait de vivre. Un lieu pour soi vers l’autre… Mais revenons au film du livre. Après les longs plans descriptifs et les plans de nature alentour mélangée à du temps qui passe, c’est d’un coup la stabilité d’un gros plan visage, face caméra, un visage-paysage qui nous parle, tout le temps. Comment le dire ?
Dans ce monde de Christian Merlhiot, aussi petit que vaste, on n’est jamais assuré de l’essence des choses, et qui sait, peut-être que le monde chancelant est ce qui peut nous arriver de mieux. L’ascension du début n’était peut-être pas l’ascension que l’on croyait ? Quant au visage, celui de Renard ou celui hors-champ du narrateur qui n’en finit pas de regarder autour de lui, est-il condamné à n’être qu’un visage indifférent qui ne réfléchit que lui-même, ou l’idée d’un amour pour toujours ? Mais c’est où « toujours » ? Et c’est quand « chez soi » ? Ce sera quand ? C’est où, dans quel film, dans quel livre et sous quel « toi » ? Comment le dire ? C’est un livre qui est un film qui est une montagne qui est une maison.

Olivier Steiner

]—————————–[

Renard est arrivé tout doucement dans ma vie. Il allait et venait, au début dans la maison qu’on me prêtait, puis dans celle que je partageais en ville et, enfin, dans celle que j’occupe maintenant. On se voyait de plus en plus souvent : il était là quand j’arrivais, il repartait quand je devais rentrer, je revenais un mois plus tard, de nouveau, il était là quand j’arrivais. Il venait le soir après son travail et repartait tôt le lendemain, moi je profitais des journées. Quand j’étais absent, on parlait peu, un petit signe, quelques messages, une pensée, rien d’autre, pas de questions – il faut peu de mots pour vivre près d’un homme comme Renard.

• • •

Commander [sur le site] [en librairie]

Christian Merlhiot

Né en 1963 à Niort, Christian Merlhiot a suivi des études à l’École nationale des beaux-arts de Bourges de 1981 à 1987 et achevé sa formation à NYU, Tisch School of the Arts. En 1995, il est pensionnaire à la Villa Médicis à Rome où il réalise son premier long métrage : Les Semeurs de peste, sorti en salle en 2003. Christian Merlhiot a enseigné le cinéma dans plusieurs écoles d’art et d’architecture notamment Angoulême, Nancy, Bourges et Paris avant d’accompagner Ange Leccia à la direction pédagogique du Pavillon, le laboratoire de création du Palais de Tokyo. Il est fondateur d’un collectif intitulé pointligneplan qui a répertorié, diffusé et édité des films au croisement du cinéma et de l’art contemporain entre 1998 et 2018. Il a réalisé cinq long-métrages sortis en salle entre 2004 et 2013. De 2014 à 2017, Christian Merlhiot a résidé au Japon où il était directeur de la Villa Kujoyama. Il a été directeur de l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence de 2018 à 2022 et développe, aujourd’hui, une pratique d’écriture documentaire. Il est membre du Conseil d’administration de la Fondation Meyer pour le développement culturel et artistique depuis 2022 avec laquelle il développe un programme de résidence d’artistes à Marseille.

www.minorcinema.com


de Christian Merlhiot
Édité par Labyrinthes, 2024
Collection : Misfits
Acheter »
Ouvrages ...