Arnaud Rodriguez Présence
Boy meets boy
L’histoire ici racontée (mais s’agit-il d’une histoire racontée ?) est on ne peut plus banale : A rencontre B et voilà que B va devenir omniprésent, un temps. Ici, tout le monde connaît la chanson car c’est le sujet de toutes les chansons : tout le monde a eu ou aura son expérience forte, sa « passion simple » plus ou moins compliquée. D’ailleurs, comme l’écrit Annie Ernaux dans Passion simple : « Dans cette relation, je ne connaissais que la présence ou l’absence. Une passion oscillant sans cesse entre toujours et un jour ». Donc une histoire d’amour ? Oui, présence d’un amour versus son versant négatif, disparition de ce même amour. Autrement dit : le désir versus le manque, voire le désir en son manque. L’étymologie du mot désir qui vient de « regretter l’absence d’une étoile » nous dit d’ailleurs tout. Toujours et un jour, Présence est et sera là. Mais c’est quoi Présence ? Qui est-il ? Présence est le nom de celui qui est présent avec tant de beauté. Présence est aussi la chronique d’un temps, le temps de Présence aussi bien que de ses absences. La plupart du temps les amours des garçons entre eux sont présentées comme affaires de sexe. Je ne dis pas que le sexe est moins prégnant dans la réalité des amours hétérosexuelles, je veux parler des littératures et du cinéma des amours homosexuelles qui font presque toujours la part belle au sexe. Ici c’est différent. Non que l’auteur soit particulièrement pudibond ou puritain, c’est plutôt que son regard préfère le cœur du sujet : l’histoire du sentiment amoureux tel qu’il se raconte et se présente au fil des jours. Cette histoire, c’est toujours la même histoire, c’est la sienne, celle de l’autre, celle encore du monde dans lequel on vit. Seuls changent les corps et les styles. Donc l’amour ? La belle affaire ! En amour, rien de neuf sous le soleil, si ce n’est la forme, ce regard si particulier d’Arnaud Rodriguez, ses mots, ses cadres, ce qu’il dit, ce qu’il passe sous silence, son hors-champ. Arnaud est photographe, et il y a quelque chose de la photographie dans son écriture. La présence, n’est-ce pas ce que voit l’objectif ? Ici, chaque moment raconté, chaque date, se présente comme une photographie. Marguerite Duras avait raconté que L’Amant avait été conçu sous la forme d’une série de commentaires sur des photographies autobiographiques, et qu’il aurait, à l’origine, porté le titre de « La photographie absolue ». Une photographie mentale, imaginaire qui ne mime pas forcément le réel, bien qu’elle puisse s’en inspirer, et qui constitue la matière première du texte. Il y a de ça chez Arnaud Rodriguez. Comme l’a écrit Duras : « Elle aurait pu exister, une photographie aurait pu être prise, comme une autre, ailleurs, dans d’autres circonstances. Mais elle ne l’a pas été. L’objet était trop mince pour la provoquer. Qui aurait pu penser à ça ? Elle n’aurait pu être prise que si on avait pu préjuger de l’importance de cet événement dans ma vie, cette traversée du fleuve. Or, tandis que celle-ci s’opérait, on ignorait encore jusqu’à son existence. Dieu seul la connaissait. C’est pourquoi, cette image, et il ne pouvait pas en être autrement, elle n’existe pas. Elle a été omise. Elle a été oubliée. Elle n’a pas été détachée, enlevée à la somme. C’est à ce manque d’avoir été faite qu’elle doit sa vertu, celle de représenter un absolu, d’en être justement l’auteur. » À l’origine de Présence, il y eut un journal pour soi, pour lui Arnaud Rodriguez et quelques proches. Depuis longtemps, depuis toujours on peut dire, l’auteur consigne les petites choses de la vie, de sa vie qui passe, en cela son écriture vient de loin même si ce livre est son premier livre. Arnaud est photographe, je le redis, Arnaud écrit, Arnaud travaille à l’université, je dirais qu’Arnaud a besoin de faire quelque chose du fait de vivre, de traverser l’existence, être dans tel corps dans tel temps géographique, tout ça. Faire quelque chose ne signifiant pas forcément donner un sens aux choses, ce qui serait une recherche très occidentale. Je dirais qu’en cela Arnaud n’est pas très occidental, et assez peu latin. Il entretient d’ailleurs un lien très fort avec le Japon, ou l’âme japonaise, il y a quelque chose d’extrême-oriental chez lui, d’où sûrement cette douce étrangeté, ce côté légèrement déplacé de son regard, ou placé à sa juste place, au contraire, dans une modestie qui m’a plu, et peut-être que cette modestie s’appelle ici minutie, amour de ce qui est ? Dans ce texte sans hystérie aucune, au fil de ces jours égrenés comme autant de graines d’un chapelet païen, l’amour n’apparaît pas nouveau ou changé, ni même réinventé ou sauvé, c’est l’amour tel qui se vit dans le prisme de la présence, l’amour au jour le jour, d’un samedi 23 mars à un jeudi 26 décembre, tout simplement. Des dates, un jour, un mois, et il y a comme quelque chose de sacré là-dedans. C’est si complexe, si subtil. Mais quoi ? Présence de l’autre, présence de soi à soi, présence au monde et aux autres, qu’est-ce que la présence ? La première des propriétés de la conscience ? Mais quelles sont alors les intensités et les merveilles de cette présence ? Comment peut-elle nous modifier, nous bouleverser, nous emporter, nous augmenter, nous diminuer en même temps que nous accompagner ? Et quand l’autre n’est plus là, car ça finit toujours ainsi, que ce soit dans la vie ou dans la mort, un jour l’autre qui était n’est plus, est-ce que sa présence en finit pour autant ? Pas sûr. Pas sûr du tout. Et ce n’est pas que la mémoire, ce n’est pas que le manque, c’est la présence, c’est la littérature.
Olivier Steiner
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Tu me dis que tu as aimé ce que j’ai écrit. Tu me dis que tu as aimé ce que j’ai écrit suite à ce que l’on s’était dit. Comme une spirale : les mots sur les mots à propos des mots et ainsi de suite. Comme une danse : ça pourrait ne jamais finir. Ou l’amour. Oui, tu me dis que tu as aimé ce que j’ai écrit. Et puisque depuis peu je te sais lecteur de mon journal, comment puis-je alors écrire ? Certes, c’est toujours en sachant qu’il y a quelqu’un, à l’autre bout, ou bien qu’il peut y avoir quelqu’un… C’est un jeu, un frisson parfois, une contrainte sans doute. Qu’écrire chaque jour ? Que choisir dans tout ce que j’ai envie de crier, puisqu’être lu partout, n’est-ce pas un peu crier ? Que choisir de nous que tu ne saches déjà et que j’aimerais retranscrire ? Comment dire ce que l’on ne s’est pas encore dit, ce que l’on ne se dira peut-être pas, et que je pourrais exprimer ici et pas ailleurs, dans l’instant conjoint de mon écriture et de ta présence, alors que tu n’es pas là ? Par exemple je risque d’écrire que tu me manques. Mais n’es-tu pas vraiment là ? Présence, ce pourrait être ton nom, Présence.
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Le 4 juillet 2024, Arnaud Rodriguez présentait Présence à La machine à lire, librairie bordelaise (13-15 rue du parlement Ste Catherine). Voici l’enregistrement de la rencontre.
Critiques et recensions
Nicolas Meunier, « Latence d’une passion », Diacritik, 6 juin 2024.
Arnaud Rodriguez
Depuis 2002, Arnaud Rodriguez témoigne de ce qui l’entoure et de ce qui l’anime dans un journal en ligne, exercice d’écriture longtemps éloigné du je dont les photographies assurent comme la part manquante. Avec la distance et le temps, les images collectées chaque jour se rejoignent et composent des séries laissant apparaître de nouveaux enjeux. Ce regard singulier sur le quotidien est à l’origine de l’invitation de la Fabien Danesi pour l’exposition Les Heures latentes à la galerie Vivoequidem (2013 ; Paris).
Découvrant le Japon en 2011 puis y résidant de 2014 à 2017, ce pays a constitué un terrain d’exploration photographique et littéraire riche. Ce pays est au cœur d’un texte dans le recueil Les Lucioles (Ed. Des ailes sur un tracteur – 2013), des expositions Contrepoints japonais (Nogent-sur-Marne ; 2013), Hikari, en duo avec Ferrante Ferranti au musée d’Aquitaine (Bordeaux ; 2015), Every day, réalisée dans le cadre de KG+, satellite du festival Kyotographie (Kyoto ; 2017) et plus récemment Le Temps d’un souffle (Bordeaux ; 2022) dans laquelle il fait dialoguer ses photographies avec des haïkus. Toujours porté par une pratique quotidienne, la maison où il vivait à Kyoto a donné naissance sur Instagram à la série #home, dont une quinzaine d’images ont été montrées au Mori Art Museum (Tokyo ; 2018) lors d’une collaboration avec le cinéaste Christian Merlhiot. Depuis 2017, d’autres territoires ont nourri son regard : l’île de Lamu au Kenya, la ville d’Arica au Chili, ou encore Bordeaux où il vit dorénavant. Il continue d’explorer de multiples directions en photographie mais également en dehors de cette pratique avec notamment l’écriture d’un texte pour le projet Faire l’amour du chorégraphe Olivier Gabrys (2019) ou la participation au Film des instants de l’écrivain Franck Smith (2020). En octobre 2021, il rejoint le projet Journal intime collectif de Mathieu Simonet. Il s’est dernièrement engagé dans des lectures à voix haute, mises en pratique lors de la performance Dire le Japon (2022) et de la Nuit de la lecture (2023). En 2023, c’est l’artiste Benjamin Begey qui l’invite à porter un regard sur son travail lors d’une Performance en domicile inconnu et d’une résidence avec Olivier Gabrys.